Dans les années 1960, une femme diplômée en finance postule pour des postes d'analyste à Wall Street. Chaque cabinet lui répond la même chose : ce métier n'est pas fait pour les femmes. Géraldine Weiss ne changera jamais de méthode — mais elle changera de signature. En lançant sa lettre d'investissement sous le nom de « G. Weiss », en laissant planer le doute sur son genre, elle va bâtir en toute discrétion l'une des méthodes d'investissement dividende les plus respectées du XXᵉ siècle. Quinzième et dernier portrait — pour l'instant — de notre série consacrée aux grandes figures de la finance.
Une femme dans une industrie qui n'en voulait pas
Née en 1926, Géraldine Weiss obtient un diplôme de finance à l'université de Berkeley à une époque où les cabinets de courtage refusent ouvertement d'embaucher des femmes analystes, au motif — explicitement formulé lors de ses entretiens — que le métier exigerait un tempérament que les femmes n'auraient pas. Plutôt que de renoncer, elle choisit de contourner l'obstacle : en 1966, elle lance sa propre lettre d'investissement, Investment Quality Trends, et la signe simplement « G. Weiss », laissant ses lecteurs présumer qu'un homme se cache derrière l'analyse. Le stratagème fonctionne : la lettre gagne en crédibilité et en abonnés pendant des années avant que son autrice ne révèle publiquement son identité.
La théorie du rendement : le dividende comme boussole de valeur
L'apport durable de Weiss à la finance est ce qu'on appelle la théorie du rendement par le dividende (dividend yield theory) : plutôt que de juger si une action est chère ou bon marché à partir de son ratio cours/bénéfice, elle observe la fourchette historique du rendement du dividende d'une entreprise. Quand le rendement grimpe en haut de sa fourchette habituelle — c'est-à-dire quand le dividende devient proportionnellement généreux par rapport au cours de l'action — la valeur devient probablement sous-évaluée. À l'inverse, un rendement tombé au plus bas de sa fourchette signale un titre probablement surévalué.
Une leçon simple pour les épargnants d'aujourd'hui
La théorie de Weiss reste directement applicable à l'épargnant particulier qui investit en actions à dividendes : plutôt que de courir après le titre à la mode, elle invite à regarder l'historique de rendement d'une entreprise solide et à comparer où il se situe aujourd'hui par rapport à sa propre fourchette passée. Une entreprise qui ne verse aucun dividende, rappelait-elle sans détour, n'offre par définition aucune preuve tangible de rentabilité — seulement une promesse de plus-value, qui reste une spéculation tant qu'elle n'est pas réalisée.
Cette approche complète utilement ce que nous avions vu sur l'épargne régulière et sur la place des femmes dans la finance et le trading : au-delà de la méthode, l'histoire de Weiss rappelle que la rigueur et la constance ont toujours fini par s'imposer, même dans les industries les plus fermées à celles et ceux qu'on n'attendait pas.
La presse financière américaine a fini par surnommer Géraldine Weiss « the grande dame of dividends » — la grande dame des dividendes. Elle a dirigé Investment Quality Trends pendant plus de quatre décennies avant de prendre sa retraite, laissant derrière elle une méthode toujours enseignée et une trajectoire devenue une référence pour les femmes qui se sont depuis imposées dans la gestion d'actifs.
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