Le 28 décembre 1967, une femme achète un siège à la Bourse de New York. L'événement paraît anodin ; il est historique : depuis sa fondation en 1792, le New York Stock Exchange n'avait compté que des hommes — 1 365 membres, zéro femme. Muriel Siebert, dite « Mickie », venait de forcer la porte du club le plus fermé de la finance mondiale. Elle y resterait seule de son espèce pendant près de dix ans. Sixième portrait de notre série — et première femme d'une longue lignée à venir.

Portrait illustré de Muriel Siebert avec sa citation sur l'exploration de territoires inexplorés

Illustration générée par IA

Cleveland, 500 dollars et une Studebaker

Rien ne destinait Muriel Siebert à Wall Street. Née en 1928 à Cleveland, elle quitte l'université sans diplôme quand son père tombe malade, et débarque à New York en 1954 — la légende dit avec 500 dollars et une vieille voiture. Embauchée comme analyste stagiaire, elle se découvre un talent : lire les chiffres et voir ce qu'ils cachent. Mais à compétence égale, ses fiches de paie, elles, ne suivent pas celles de ses collègues masculins ; on lui conseille même de retirer son prénom de ses rapports pour être prise au sérieux. Lassée de changer d'employeur pour gagner ce qu'on lui doit, elle vise l'impensable : devenir son propre patron, au cœur même de la citadelle.

Le siège le plus dur à conquérir

La conquête du siège tient du parcours du combattant : sur les dix membres sollicités pour parrainer sa candidature — une formalité entre hommes —, neuf se dérobent. La banque exige d'elle une lettre de crédit qu'on ne demandait à aucun homme ; l'établissement prêteur attend qu'elle soit admise pour prêter, la Bourse attend le prêt pour l'admettre. Elle tient bon, et gagne. Dix ans plus tard, deuxième première : en 1977, l'État de New York la nomme superintendante des banques — la supervision de toutes les banques de l'État. Son bilan y force le respect : durant son mandat, traversé par de fortes turbulences, aucune banque sous sa surveillance ne fera faillite.

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Prendre les risques que les autres refusent
« Osez les territoires inexplorés » : la devise de Siebert n'était pas une formule de poster — c'était sa biographie. Quand Wall Street abolit les commissions fixes en 1975, elle transforme du jour au lendemain sa maison en courtier à prix cassés, l'un des tout premiers : les professionnels prédisent sa ruine, le courtage discount devient la norme. Voir avant les autres, et accepter d'être seule quelque temps : sa définition du courage en affaires.
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Rendre l'argent intelligible à tous
Son autre combat, tardif mais tenace : l'éducation financière. Convaincue que l'ignorance financière coûte le plus cher à ceux qui ont le moins, elle finance et conçoit un programme d'initiation aux finances personnelles déployé dans les écoles publiques, de New York à d'autres États. « L'argent, c'est du pouvoir » aimait-elle rappeler — et elle entendait que ce pouvoir soit partagé, notamment avec les femmes et les élèves des quartiers populaires.

Mickie, pour toujours

Muriel Siebert s'est éteinte en 2013, à 84 ans. La salle centrale du NYSE porte aujourd'hui son nom — Siebert Hall, seule salle du bâtiment baptisée d'après une personne — et sa société de courtage existe toujours. De son bureau encombré de souvenirs, avec son chihuahua Monster Girl qui l'accompagnait jusqu'aux réunions, elle aura observé un demi-siècle de Wall Street avec le même franc-parler : les portes ne s'ouvrent pas toutes seules, disait-elle en substance — il faut parfois y aller de l'épaule, puis la tenir ouverte pour celles qui suivent. Un état d'esprit qui rejoint les femmes pionnières déjà croisées sur ce site, de la finance africaine aux salles de marché.

Précédemment dans la série : Peter Lynch — le gérant du fonds Magellan (#5)

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