On imagine volontiers la bourse comme un univers historiquement masculin — cols blancs, parquet bruyant, testostérone en salle de marché. C'est oublier que des femmes ont investi, spéculé et bâti des fortunes bien avant que les portes des grandes places financières leur soient officiellement ouvertes. De la Compagnie des Indes orientales aux ETF de la génération Z, voici une histoire trop rarement racontée.
XVIIe–XVIIIe siècle — les premières actionnaires dans l'ombre
Dès la création de la VOC — la Compagnie néerlandaise des Indes orientales — en 1602, premier marché boursier organisé de l'histoire, des femmes figuraient parmi les actionnaires. Veuves d'armateurs, épouses de négociants, elles détenaient des parts et percevaient des dividendes. Officiellement invisibles dans les registres publics, elles agissaient souvent via leurs maris ou tuteurs légaux — une contrainte juridique, pas un désintérêt financier.
En France, sous l'Ancien Régime, la Compagnie du Mississippi de John Law attira des spéculatrices de toutes conditions sociales lors de la bulle de 1719–1720. Des domestiques aux duchesses, les femmes achetaient et revendaient des actions rue Quincampoix à Paris — et certaines y firent fortune avant le krach. La spéculation n'avait pas de genre.
XIXe siècle — pionnières malgré les lois
Le XIXe siècle est paradoxal : c'est l'époque où les marchés financiers se structurent et s'institutionnalisent — et simultanément où les femmes mariées perdent tout droit sur leurs propres biens dans la plupart des pays occidentaux. En France, le Code Napoléon de 1804 place la femme mariée sous la tutelle totale de son mari pour tout acte financier. Elle ne peut ni signer de contrat, ni ouvrir un compte, ni investir seule.
Pourtant, les veuves et les célibataires — non soumises à cette tutelle — investissent activement. En Angleterre, la Railway Mania des années 1840, première grande bulle boursière de l'ère industrielle, voit des milliers de femmes acheter des actions de compagnies ferroviaires. Les archives parlent d'elles-mêmes : on estime qu'elles représentaient alors entre 20 et 25 % des actionnaires individuels britanniques.
XXe siècle — de l'exclusion à l'inclusion forcée
Jusqu'aux années 1960–1970, les femmes restent largement exclues des professions financières dans les faits, même là où la loi ne l'interdit plus formellement. À la Bourse de Paris, les agents de change sont tous des hommes. À Wall Street, les femmes sont cantonnées aux postes de secrétaires et d'opératrices téléphoniques. Le New York Stock Exchange n'accueille sa première membre femme — Muriel Siebert — qu'en 1967, après une bataille de plusieurs années.
En France, c'est la loi de 1965 qui accorde enfin à la femme mariée le droit d'ouvrir un compte bancaire et d'exercer une activité professionnelle sans l'autorisation de son mari. Une date récente, qu'il faut garder en tête pour comprendre d'où vient le retard structurel des femmes dans l'accumulation patrimoniale.
XXIe siècle — la revanche des investisseuses
Les données contemporaines réservent une surprise : les femmes investissent mieux que les hommes. Plusieurs études de grande envergure — notamment celles de Fidelity (2021) et de Warwick Business School (2018) — montrent que les portefeuilles gérés par des femmes surperforment en moyenne ceux gérés par des hommes sur le long terme. L'explication n'est pas mystérieuse : les femmes tradent moins fréquemment, cèdent moins à l'excès de confiance, et conservent leurs positions plus longtemps — trois comportements statistiquement associés à de meilleurs rendements.
Pourtant, le gender investment gap persiste. En France, les femmes détiennent en moyenne deux fois moins d'actions que les hommes. Elles épargnent davantage — mais sur des livrets et des fonds en euros peu rémunérateurs — par aversion au risque, mais surtout par manque d'éducation financière orientée vers elles et par une industrie financière qui, longtemps, ne leur a pas adressé la parole.
Selon Fidelity Investments, les femmes obtiennent en moyenne 0,4 % de rendement annuel supplémentaire par rapport aux hommes sur leurs portefeuilles — un écart qui, sur vingt ans d'investissement, représente une différence patrimoniale très significative. La patience et la discipline sont les premières qualités d'un bon investisseur. Les femmes en ont davantage.
La génération Z réinvente la donne
La nouvelle génération d'investisseuses n'attend pas d'être invitée. Les plateformes mobiles, les communautés en ligne, les influenceuses finance sur TikTok et Instagram ont profondément démocratisé l'accès aux marchés. Des jeunes femmes de 20 ans achètent des ETF, des actions fractionnées, du bitcoin — sans intermédiaire, sans permission, sans demander l'avis de personne.
Des valeurs comme Nvidia, Alphabet, Tesla, Meta ou Palantir ne sont plus l'apanage d'analystes en costume. Elles sont discutées dans des groupes privés, des podcasts féminins, des newsletters indépendantes. Le mouvement est profond, structurel, et irréversible.
L'histoire des femmes et de la bourse n'est pas une histoire d'exclusion passive — c'est une histoire de résistance active, d'investissement malgré les contraintes, et de performance souvent supérieure une fois les portes enfin ouvertes. Le retard patrimonial des femmes n'est pas une question de talent ou d'appétit pour le risque. C'est le legs direct de siècles d'interdictions légales. Le rattraper, c'est aussi un acte d'émancipation.
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