Pendant près de soixante ans, il fut l'autre moitié du cerveau de Berkshire Hathaway — le partenaire à l'esprit acéré dont Warren Buffett disait qu'il l'avait fait passer de l'achat d'entreprises médiocres à prix formidables... à l'achat d'entreprises formidables à prix corrects. Charlie Munger, disparu en novembre 2023 à quelques semaines de son centième anniversaire, n'était pas seulement un investisseur d'exception : c'était un penseur, dont l'influence déborde très largement la finance. Troisième portrait de notre série.

Portrait illustré de Charlie Munger avec sa citation sur l'apprentissage permanent

Illustration générée par IA

L'avocat qui pensait mieux que les financiers

Né à Omaha en 1924 — la même ville que Buffett, dont il fréquenta enfant l'épicerie familiale sans le connaître —, Munger commence par le droit après un passage par Harvard. C'est en 1959, lors d'un dîner resté légendaire, que les deux hommes se rencontrent enfin : l'entente intellectuelle est immédiate. Munger abandonnera progressivement le droit pour l'investissement, dirigera son propre fonds avec des résultats remarquables, puis deviendra en 1978 le vice-président de Berkshire Hathaway — et pour toujours le premier contradicteur, le garde-fou et l'ami de Buffett. Leur duo sur scène, aux assemblées générales d'Omaha, tenait du numéro comique : Buffett développait pendant cinq minutes, Munger lâchait une phrase assassine, la salle riait.

Le treillis de modèles mentaux

La grande idée de Munger dépasse la bourse : pour bien décider, disait-il, il faut posséder un treillis de modèles mentaux — les grandes idées des grandes disciplines. Un peu de psychologie (comment nous nous trompons), un peu de mathématiques (les probabilités, les intérêts composés), un peu de biologie, d'histoire, de physique. Celui qui ne dispose que d'un seul modèle, avertissait-il, ressemble à l'homme au marteau : tout finit par ressembler à un clou. Son autre outil favori : l'inversion. Plutôt que de demander « comment réussir ? », demander « comment être sûr d'échouer ? » — et éviter soigneusement chaque réponse. C'est souvent bien plus efficace.

🧠
Le catalogue des folies humaines
Son discours le plus célèbre, « La psychologie du jugement humain erroné », recense une vingtaine de tendances qui nous font dérailler : l'excès de confiance, l'imitation de la foule, l'aversion à la perte, le biais de confirmation... Un travail de pionnier, mené en amateur éclairé des décennies avant que l'économie comportementale n'en fasse une science — et qui rejoint tout ce que nous avons vu sur les biais comportementaux.
🪑
L'art de ne rien faire
Munger appelait ça le « sitzfleisch » — la patience assise. Les grandes fortunes, répétait-il, ne se font pas en achetant et vendant, mais en attendant. Peu de décisions, mais des décisions fortes, prises dans son cercle de compétence, puis des années d'immobilité disciplinée pendant que la position travaille. L'exact opposé de l'agitation que vendent les plateformes de trading.

Apprendre jusqu'au dernier jour

Le secret de Munger tenait peut-être en une habitude : il lisait, énormément, tous les jours, sur tous les sujets — ses enfants le décrivaient comme « un livre avec des jambes ». Ne jamais cesser d'apprendre : ce n'était pas chez lui une formule, c'était un programme, qu'il a tenu jusqu'à ses 99 ans, avec un humour intact et une lucidité redoutable. Il laisse un recueil, Poor Charlie's Almanack, et une consigne qui vaut pour l'épargnant comme pour tout le monde : se coucher chaque soir un peu plus sage qu'au réveil.

Précédemment dans la série : Benjamin Graham — le père de la valeur (#2)

La patience est une stratégie — suivez les marchés sans vous agiter, avec Delta Diamante.

Accéder à l'application →