Il vit toujours dans la maison qu'il a achetée en 1958, petit-déjeune chez McDonald's et boit du Coca-Cola à longueur de journée. Il est aussi, depuis des décennies, l'un des hommes les plus riches du monde — et probablement le plus écouté. Warren Buffett, surnommé « l'oracle d'Omaha », fascine parce qu'il incarne un paradoxe : une fortune colossale bâtie sans coup d'éclat, sans formule secrète, sans précipitation. Juste du temps, de la discipline, et quelques principes d'une simplicité désarmante. Premier portrait de notre série consacrée aux grandes figures de la finance.
Illustration générée par IA
Le gamin d'Omaha qui lisait des bilans comme des romans
Né en 1930 à Omaha, dans le Nebraska, en pleine Grande Dépression, Warren Buffett achète sa première action à onze ans et remplit sa première déclaration d'impôts à treize. L'anecdote ferait sourire si elle ne disait pas l'essentiel : chez lui, l'investissement n'a jamais été un métier, c'est une passion d'enfance. Le tournant a lieu à l'université Columbia, où il suit les cours de Benjamin Graham, le père de l'analyse financière moderne et l'auteur de L'investisseur intelligent. Graham lui transmet l'idée qui structurera toute sa carrière : une action n'est pas un ticket de loterie, c'est un morceau d'entreprise réelle, qui a une valeur qu'on peut estimer — et un prix de marché qui s'en écarte parfois follement.
En 1965, Buffett prend le contrôle de Berkshire Hathaway, une entreprise textile en déclin qu'il transforme peu à peu en société d'investissement. Soixante ans plus tard, Berkshire est devenue l'un des plus grands conglomérats du monde — assurance, chemins de fer, énergie, et des participations dans Apple, Coca-Cola ou American Express — avec une performance annuelle moyenne d'environ 20 % sur près de six décennies, soit à peu près le double du marché américain sur la même période. Fin 2025, à 95 ans, Buffett a passé la main de la direction générale à son successeur désigné, Greg Abel, tout en restant président du conseil — la fin d'un des plus longs règnes de l'histoire du capitalisme.
La méthode : acheter des billets de un euro à cinquante centimes
La philosophie de Buffett tient en une maxime restée célèbre : « Le prix est ce que vous payez, la valeur est ce que vous recevez. » Toute sa méthode — qu'on appelle l'investissement dans la valeur (value investing) — consiste à chercher l'écart entre les deux : des entreprises solides, compréhensibles, bien gérées, que le marché vend momentanément moins cher que ce qu'elles valent réellement.
Ce que l'oracle conseille... aux gens normaux
Le plus étonnant chez Buffett, c'est son conseil aux épargnants ordinaires : ne faites pas comme moi. Pour la quasi-totalité des gens, répète-t-il depuis des années, la meilleure stratégie n'est pas de chercher les pépites, mais d'acheter régulièrement un fonds indiciel à bas coûts qui réplique l'ensemble du marché — et de ne plus y toucher. Il a même mis son argent où sont ses mots : en 2008, il a parié un million de dollars qu'un simple fonds indiciel S&P 500 battrait sur dix ans une sélection de hedge funds triés sur le volet. Pari gagné haut la main en 2017, gains reversés à une œuvre caritative.
Ce conseil rejoint tout ce que nous avons vu dans nos derniers articles : l'épargne régulière et automatisée de la règle des 10 %, la patience face à l'inflation qui ronge l'argent qui dort, et la méfiance envers ses propres émotions. Buffett n'a rien inventé — il a appliqué, pendant soixante-quinze ans, sans dévier.
Depuis 2006, Buffett a engagé la quasi-totalité de sa fortune — des dizaines de milliards de dollars — dans la philanthropie, principalement via la fondation Gates, et a cofondé le Giving Pledge, par lequel des centaines de milliardaires s'engagent à donner la majorité de leur patrimoine. Son raisonnement est resté fidèle au personnage : au-delà d'un certain seuil, l'argent n'a plus aucune utilité personnelle — autant qu'il serve.
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