Il n'a jamais donné d'interview télévisée, ne gère l'argent de personne d'autre que le sien, et pourtant il est devenu l'un des traders individuels les plus riches du Japon — au point que la presse financière japonaise l'a un temps surnommé « le trader fantôme ». Connu sous le pseudonyme cis, Takashi Kotegawa a transformé quelques millions de yens d'économies en une fortune estimée à plusieurs dizaines de milliards de yens, à coups de transactions ultra-courtes et d'une discipline de fer. Douzième portrait de notre série consacrée aux grandes figures de la finance.
Un étudiant discret devant son écran
Né en 1977, Takashi Kotegawa commence à trader en ligne au début des années 2000, alors que le Japon découvre le courtage par Internet et que la bourse de Tokyo devient enfin accessible aux particuliers depuis leur salon. Avec un capital de départ modeste — quelques millions de yens issus de ses économies — il se met à acheter et revendre des actions japonaises dans la même journée, parfois en quelques minutes, sans jamais garder une position pendant la nuit. Contrairement à l'image du trader flambeur, Kotegawa cultive l'anonymat : pas de visage public, pas de fonds à gérer, pas de conférences. Juste un pseudonyme et des résultats.
L'incident J-Com : 2 milliards de yens en une matinée
Le nom de Kotegawa reste associé à un épisode devenu légendaire à Tokyo. Le 8 décembre 2005, un trader de la maison de courtage Mizuho Securities commet une erreur de saisie fatale lors de l'introduction en bourse de J-Com : au lieu de vendre 1 action à 610 000 yens, l'ordre part pour 610 000 actions à 1 yen — alors que la société n'en avait émis qu'environ 14 500 au total. Pendant que Mizuho tente en vain d'annuler l'ordre, Kotegawa repère l'anomalie en quelques secondes et achète massivement les actions bradées avant de les revendre dans la foulée. Bilan de l'opération : environ 2 milliards de yens de profit (près de 20 millions de dollars à l'époque), engrangés en une seule matinée. L'incident coûtera à Mizuho plus de 40 milliards de yens et provoquera une réforme des systèmes de sécurité de la bourse de Tokyo.
Ce que le trader fantôme enseigne aux épargnants ordinaires
Le trading intrajournalier tel que le pratique Kotegawa n'est pas une méthode transposable à l'épargnant moyen : il exige du temps plein, des années d'expérience et une tolérance au risque hors norme. Mais le principe qui l'a rendu célèbre — la préservation du capital d'abord, le gain ensuite — s'applique à n'importe quel horizon de placement. Avant de se demander « combien puis-je gagner ? », la question que pose Kotegawa est : « combien suis-je prêt à perdre, et est-ce que je peux vivre avec ? »
Cette logique rejoint ce que nous évoquions à propos des biais comportementaux en finance : la panique et l'euphorie sont les deux ennemis silencieux de tout investisseur, qu'il tienne une position dix minutes ou dix ans. Elle rejoint aussi la prudence qu'exige tout passage par le marché des changes ou celui des actions : les effets de levier et la rapidité d'exécution peuvent démultiplier aussi bien les gains que les pertes.
Longtemps, aucune photo fiable de Takashi Kotegawa ne circulait publiquement. Sa fortune personnelle, estimée par la presse japonaise à plusieurs dizaines de milliards de yens à son pic, aurait fait de lui l'un des plus gros contribuables individuels du Japon certaines années — un pays où l'administration fiscale publie (ou publiait) parfois les classements des plus hauts revenus déclarés. Une notoriété fiscale, sans aucune notoriété médiatique : à l'image de l'homme, la performance parle, jamais le visage.
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